top of page

Femme des profondeurs

8 oct.
8 min de lecture

Dernière mise à jour : 8 oct.


Entre terre et mer


Les Selkies — Folklore irlandais

Il existe, dans les traditions des peuples du Nord, des récits où la frontière entre l’humain et l’animal semble parfois disparaître. Celui des Selkies, ces êtres mystérieux capables de quitter leur peau de phoque pour prendre apparence humaine, est probablement l’un des plus fascinants.


Le mot Selkie vient de l’écossais selchie ou silkie, qui signifie « phoque ». On retrouve notamment ce terme dans les glossaires dialectaux des Orcades, ces îles écossaises profondément liées à la transmission du mythe, dès le milieu du XIXe siècle. En Irlande, les Selkies apparaissent également dans les traditions populaires sous le nom de « jeunes filles de la mer », ou encore de « femmes-phoques », notamment dans le Donegal. Si les ballades des Orcades situent certaines de ces histoires sur des îlots isolés comme Sule Skerry, des récits presque identiques ont également été recueillis sur les côtes irlandaises, notamment à Galway et dans le Clare. Cette proximité nous raconte quelque chose de la circulation des mythes, de ces histoires qui traversaient les mers, voyageaient avec les pêcheurs et se transmettaient de génération en génération.

Et au cœur de ces récits, nous retrouvons presque toujours un même élément : la peau dérobée.


La légende de la femme-phoque

On raconte qu'une nuit, sous la lumière de la lune, un pêcheur aperçut plusieurs phoques qui avaient rejoint le rivage. Devant ses yeux, les animaux quittèrent leur peau et prirent l’apparence de femmes qui se mirent à danser sur le sable. Fasciné par l’une d’elles, le pêcheur s’empara de sa peau et la dissimula. Privée de cette enveloppe qui lui permettait de retourner à la mer, la jeune femme se retrouva prisonnière du monde des hommes. Le pêcheur refusa de lui rendre sa peau à moins qu’elle n’accepte de devenir son épouse. Elle n’eut d’autre choix que de rester. Les années passèrent. Elle devint sa femme, donna naissance à des enfants et apprit à vivre parmi les humains. Mais quelque chose en elle n’avait jamais cessé d’appartenir à l’océan. Un jour, elle retrouva enfin la peau qui lui avait été cachée. Elle la revêtit et, sans attendre, retourna vers la mer, retrouvant sa véritable nature et cette liberté dont elle avait été privée. Dans certaines versions de la légende, elle laisse derrière elle quelques mots empreints de tristesse, gravés sur un rocher au bord de l’océan. D’autres récits racontent que les descendants des silkies ne devaient jamais chasser les phoques. Mais pour véritablement comprendre la place des Selkies dans le folklore, il faut d’abord revenir à la manière dont les anciennes communautés côtières percevaient les phoques eux-mêmes.


Les Selkies dans la mythologie celtique

Dans certaines régions d’Irlande, on croyait que les phoques portaient en eux les âmes des pêcheurs morts noyés. Ils n’étaient donc pas considérés comme de simples animaux. Ils pouvaient être les gardiens d’une mémoire, les survivants d’un autre monde, peut-être même les âmes de ceux que la mer avait emportés. Tuer un phoque pouvait alors attirer le malheur sur une famille, voire sur tout un village. D’autres traditions irlandaises racontent que les phoques seraient les enfants noyés du géant Balor, puissant roi des Fomoires. Dans la mythologie irlandaise, les Fomoires représentent un peuple ancien, souvent associé aux forces mystérieuses et chaotiques, et dont les récits précèdent ou accompagnent l’arrivée des Tuatha Dé Danann. Ils furent finalement vaincus au cours de grandes batailles mythologiques. Certaines croyances ont néanmoins perpétué l’idée que des êtres issus de ce monde ancien, guerriers tombés ou vaincus, continuaient à vivre sous la forme de phoques. Même les traditions chrétiennes irlandaises semblent avoir conservé cette relation particulière à l’animal.


Selon certains récits, saint Patrick aurait célébré la messe debout sur une peau de phoque, à laquelle plusieurs miracles furent ensuite attribués. Une autre légende raconte que saint Mochua aurait reçu quatre saumons apportés par un phoque afin de lui redonner des forces. Quelle que soit la véracité historique de ces histoires, elles nous révèlent la place singulière qu’occupaient les phoques dans les croyances populaires. Un animal à la fois familier et mystérieux, dont la présence semblait relier le monde des vivants à celui des morts. Il ne faut pourtant pas oublier que les phoques représentaient aussi une ressource essentielle pour les populations côtières. Leur viande, leur peau, leurs os et leur huile étaient utilisés dans la vie quotidienne. Ils étaient également perçus comme des concurrents pour les réserves de poissons. Cette relation était donc faite de dépendance, de respect, de crainte et parfois de contradiction.


L’animal que l’on chassait pour survivre pouvait aussi être celui que l’on redoutait de tuer.

C’est peut-être dans cette proximité, entre nécessité et sacré, que certaines croyances ont trouvé leur origine.


Selkies — Mythologie comparée

Ce qui m’intéresse également dans le mythe des Selkies, c’est qu’il ne semble pas être une histoire totalement isolée. Lorsque l’on explore les traditions d’autres peuples, on retrouve des récits qui portent les mêmes couleurs, comme si une trame ancienne avait traversé les cultures en prenant différentes formes.C’est notamment le cas du mythe de la Femme-Cygne (The Swan-Maiden).

Dans cette histoire, une femme surnaturelle se voit dérober son plumage ou son manteau de plumes par un homme qui souhaite la contraindre au mariage. Nous retrouvons ici exactement le même élément central : le vol de l’enveloppe qui permet la métamorphose. Ce qui change, finalement, c’est l’animal. Le cygne dans certaines traditions, le phoque sur les côtes de l’Atlantique Nord.

On pourrait alors imaginer qu’une trame narrative très ancienne ait été adaptée par différentes populations selon leur environnement, leur rapport aux animaux et leurs propres croyances.

Les Selkies partagent également leur univers marin avec les Finfolk, issus des traditions des Orcades et marqués par des influences nordiques. Ces êtres amphibies, dotés de pouvoirs magiques, pouvaient eux aussi enlever des humains pour en faire leurs époux ou leurs épouses. Mais contrairement aux Selkies, leurs motivations étaient souvent liées à la possession de richesses et à l’argent plutôt qu’à la peau permettant la métamorphose. Les légendes de sirènes présentent elles aussi cette rencontre entre deux mondes, mêlant le désir, la fascination et parfois la perte. Toutefois, la sirène ne retire généralement pas une peau pour changer de forme. Nous passons alors de la métamorphose à une anatomie hybride : un être qui possède simultanément des caractéristiques humaines et animales, à l’image du centaure ou d’autres créatures mythologiques. Ces différentes figures nous montrent comment les cultures ont donné un visage aux mystères de la mer.


Le phoque est familier, le Finfolk inquiétant et étrange, tandis que la sirène fascine, séduit et peut parfois conduire à la mort.

Dans le mythe des Selkies, le phoque devient ainsi un être de frontière. Il appartient à la terre autant qu’à la mer. Il respire l’air, mais disparaît dans les profondeurs. Il peut s’approcher des humains avant de rejoindre un monde auquel nous n’avons pas accès. Pour les anciennes communautés côtières, dont la survie dépendait directement de l’océan, cette particularité devait avoir quelque chose de profondément troublant. L’animal n’était alors jamais seulement une ressource. Il pouvait devenir un médiateur entre les mondes, une figure mythique, une incarnation de cette frontière mystérieuse entre ce que nous connaissons et ce qui nous échappe.


Selkies et archéologie

Si le folklore nous transmet des histoires, l’archéologie nous permet parfois d’entrevoir les relations beaucoup plus anciennes que les populations entretenaient avec les animaux. Et concernant les phoques, certaines découvertes sont particulièrement intéressantes. Des amas coquilliers datant du Mésolithique et du début du Néolithique, découverts notamment à Oronsay, dans les Shetland et les Orcades, témoignent de la présence importante des phoques dans la vie des populations côtières.

Certains contextes archéologiques révèlent également des associations entre restes humains et ossements de phoques. Ces découvertes soulèvent une question : les phoques étaient-ils uniquement une ressource alimentaire, ou possédaient-ils déjà une dimension symbolique, voire rituelle ?

À West Voe, dans les Shetland, des couches successives de coquillages, notamment des patelles, datées approximativement de 4800 à 3500 av. J.-C., ont révélé des regroupements d’ossements de phoques et d’oiseaux marins. Des études zooarchéologiques menées sur les sites de la culture de la céramique perforée (Pitted Ware), dans la région baltique, ont également mis en évidence des pratiques particulières autour des ossements de phoques. Certains dépôts semblent organisés et des crânes ont fait l’objet de traitements spécifiques. Ces observations permettent d’envisager que les phoques aient occupé une place dépassant leur simple fonction alimentaire dans plusieurs sociétés de chasseurs-cueilleurs du nord de l’Europe. Un pendentif vieux d’environ 2 000 ans, fabriqué à partir d’une dent de phoque, a également été découvert sur le site de Knowe of Swandro, dans les Orcades. À Loch na Beirgh, des dents de phoques ont été retrouvées dans des contextes datant de l’âge du Fer. Sur l’île d’Oronsay, certaines sépultures ont révélé des associations troublantes entre des os de nageoires de phoques et des os de mains humaines. À la fin du Néolithique, les objets découverts à Skara Brae et à Links of Noltland comprennent également des os de phoques travaillés, aux côtés d’ossements de baleines et de cerfs. Ces découvertes nous parlent d’une relation ancienne, durable et profondément ancrée dans la vie quotidienne. Elles ne prouvent évidemment pas que les populations préhistoriques croyaient déjà aux Selkies.


Aucun objet archéologique ne permet aujourd’hui d’identifier avec certitude une représentation de Selkie, ni de démontrer une continuité directe entre ces pratiques anciennes et les récits folkloriques recueillis bien plus tard. Mais il existe un détail anatomique que je trouve particulièrement fascinant. Les os des nageoires du phoque ressemblent étonnamment aux os d’une main humaine.


Sous cette enveloppe animale se cache une structure osseuse qui nous est familière. On peut alors se demander ce que les anciennes populations, qui dépeçaient et travaillaient ces animaux, percevaient de cette ressemblance. Ont-elles pu y voir quelque chose d’humain ? Cette proximité anatomique, ajoutée à la dépendance alimentaire, aux pratiques de chasse et aux croyances entourant la mer, constituait sans doute un terreau fertile pour imaginer des êtres capables de passer d’une forme à une autre. Ainsi, l’archéologie et le folklore semblent parfois se faire écho. Leurs chemins se croisent sans pour autant nous permettre d’affirmer que l’un explique directement l’autre. Mais ils nous rappellent que les mythes ne naissent pas nécessairement de rien. Ils prennent aussi racine dans la manière dont les humains observent, ressentent et cherchent à comprendre le monde qui les entoure.


La peau de la Selkie — Entre appartenance et liberté

Au-delà du folklore, de l’histoire et des découvertes archéologiques, il y a un élément qui m’interpelle particulièrement dans ce mythe.


La peau.

Cette peau que la Selkie retire pour prendre forme humaine et qui lui permet de retourner à la mer.

Elle n’est pas seulement un vêtement, ni même un simple attribut magique. Elle est ce qui lui permet de passer d’un monde à l’autre. Elle appartient à la terre lorsqu’elle marche parmi les humains, mais sa véritable nature la rappelle toujours vers l’océan. Lui dérober sa peau revient donc à lui retirer bien davantage que sa capacité de métamorphose.


C’est lui enlever la possibilité de revenir à elle-même.

Dans le récit traditionnel, la Selkie peut passer des années parmi les humains. Elle peut devenir épouse, mère, construire une existence, développer des attachements et apprendre à vivre dans un monde qui n’est pas le sien. Mais quelque chose en elle demeure. Une mémoire plus ancienne, un appel qu’elle n’a jamais complètement oublié. Et lorsque sa peau réapparaît, elle sait. Elle retourne à la mer. Ce que je trouve particulièrement puissant dans cette histoire, c’est qu’elle nous parle aussi de notre propre nature. De ces moments où, pour appartenir à un groupe, à une famille, à une relation ou simplement pour être aimé, nous avons parfois laissé derrière nous certaines parts de nous-mêmes.

Nous avons appris à nous adapter. À devenir ce que l’on attendait de nous. Parfois au point d’oublier ce qui nous animait profondément. La Selkie nous rappelle alors quelque chose d’essentiel : nous pouvons nous attacher à un monde sans nécessairement lui appartenir entièrement. Et ce n’est pas parce que nous avons appris à vivre sans une partie de nous qu’elle a cessé d’exister.

Peut-être attend-elle simplement d’être retrouvée. À mes yeux, cette peau dérobée devient une image de notre identité profonde, de notre liberté intérieure, de cette part sauvage et instinctive qui ne se laisse jamais complètement apprivoiser. Et je me demande si le véritable retour de la Selkie ne commence pas bien avant qu’elle rejoigne l’océan. Peut-être commence-t-il au moment où elle retrouve ce qui lui avait été pris. Et toi, quelle part de toi as-tu laissée derrière pour appartenir au monde des autres ?


Peut-être est-il temps de retrouver ta peau et de te souvenir de ce qui, en toi, n’a jamais cessé d’appartenir à la mer.


💧🌊la Selkie fait partie de la famille des guérisseurs de l'Eau.

 
 
 

Commentaires


bottom of page